"Sous les pavés...  le Royaume"

« Sous les pavés… le Royaume »

Dimanche 06 mai 2018

Série « Joli mois de mai » 1/3 : « Sous les pavés,  le Royaume »

Lectures : Matthieu 13,24-46

par le pasteur Jean-Marie de Bourqueney

 

Texte de la Prédication: 

Série « joli mois de mai » n°1 :

 » Sous les pavés … le Royaume ! « 

Matthieu 13,24-46

 

Mai 68 ! Nous avons tous des regards différenciés sur ces événements , notamment pour ceux qui l’ont vécu. Pour ma part, j’avais 3 ans et demi ; mon père, officier, survolait Paris pour que l’Etat-Major et le pouvoir prennent la décision de faire intervenir ou non les chars prépositionnés autour de Paris… C’est donc forcément un regard un peu particulier… Mais nous avons tous aussi des regards différenciés sur les conséquences dans la durée de cette ébullition mondiale du printemps 68. Pour l’Occident, ce fut le surgissement du mouvement face à une société perçue comme rigide et immobile. Quel que soit le jugement que, les uns et les autres, nous portons sur ces événements, force est de constater qu’il y eut une formidable créativité dans le dessin et dans les slogans. La poésie devint quotidienne, créative. La fleur avait remplacé le costume trois pièces… Mon angle n’est donc pas politique. Mais bien spirituel, car je demeure convaincu qu’il y eut une démarche quasi-religieuse ou mystique dans l’esprit de beaucoup. Cette « plage » censée se trouver sous les pavés était comme le surgissement du Royaume annoncé par le Christ. L’utopie de penser qu’on changeait d’ère, voire d’être, et que le bonheur allait surgir, durer et être partagé…   Par certains côtés, la situation est presque comparable à celle des premiers disciples de ce mouvement juif inauguré par Jésus de Nazareth, mouvement qui allait progressivement devenir une autre religion, notre christianisme. Les premiers disciples étaient convaincus de l’arrivée imminente de ce Royaume, mais ils ont dû réinterpréter les paroles du Christ puisque le Royaume ne vint pas… Les acteurs de mai 68 ont vécu aussi cette nécessité de la réinterprétation car « leur royaume » ne vint pas non plus…

Alors ce Royaume, c’est quoi ?  Dans les paraboles du Royaume chez Matthieu, Jésus prend des images pour juste l’évoquer. Il ne le définit pas, il l’évoque en empruntant, un fois encore, des images issues du quotidien. C’est là sans doute la première conviction qu’il nous faut avoir : le Royaume concerne notre quotidien. Le langage pour évoquer le Royaume est quotidien car le Royaume évoque notre quotidien.

Dans l’histoire du christianisme, cette question est souvent revenue : quel Royaume pour quel temps ? Le Royaume est-il déjà là ou pas encore ? A cela s’ajoute une personnalisation de plus en plus grande de ce thème. De plus en plus en effet, le Royaume devint la question de « mon » au-delà, de « ma » destinée après « ma » mort ? Paradis, enfer purgatoire, etc… Aujourd’hui encore beaucoup d’auteurs développent l’idée d’un Royaume intérieur, personnelle, intime, voire psychologique. Mais sans doute la question de l’écologie vient-elle nous contraindre de changer aussi de regard : le Royaume concerne la destinée de la planète, et pas seulement de la mienne. Quel avenir pour l’humanité et même pour la vie ? Pour d’autres encore, le Royaume c’est le changement de société, l’avènement du grand soir révolutionnaire où la société vivrait enfin l’égalité revendiquée comme valeur. Cette valeur serait alors notre quotidien… Bref chacun peut percevoir cette question du Royaume comme intime, sociale ou planétaire

Mais qu’est-ce que le Royaume ? Pour parler de cela, un mot est utilisé (pas depuis si longtemps que cela) par la théologie : l’eschatologie, c’est-à-dire « l’étude de la fin », du surgissement de ce Royaume.  Ce mot « fin » peut être compris comme le terme des choses, de la vie ou du temps, mais aussi au sens de la « finalité », c’est-à-dire du sens des choses, du sens de nos existences…

Je voudrais ici me référer à un travail du professeur André Gounelle qui repère quatre types d’eschatologie :

(Pour plus de détails : http://andregounelle.fr/vocabulaire-theologique/eschatologie.php)

  • Eschatologie conséquente : le Royaume est la conséquence de l’action du Christ. C’est lui qui fera surgir son Royaume. Au début du christianisme, et sans doute chez Jésus lui-même, il y eut cette conviction de l’imminence de cette venue. Mais le Royaume ne venant pas, les chrétiens ont réinterprété ces paroles. Dans la parabole du bon grain et l’ivraie, Jésus nous invite à vivre comme si ce Royaume allait surgir demain matin. Il y a une urgence à une forme de purification, à devenir du bon grain, tout en acceptant qu’il existe dans le monde, et en chacun de nous, de l’ivraie qui co-existe avec la bonne herbe, le mal avec le bien. Mais ce Royaume demeure une perspective d’avenir dans cette lecture-là.
  • Eschatologie réalisée : Dans cette lecture, Jésus a inauguré le Royaume. Il est donc déjà là sous nos yeux. Nous sommes dans un temps différent. Le « jour du Seigneur », le surgissement du messie, est derrière nous. Du coup, nous avons à lire ces textes comme une forme d’éthique du Royaume que nous avons à cultiver. Cette purification est certes toujours à refaire mais elle est déjà inaugurée par le Christ. Dans la parabole du levain, Jésus nous invite à devenir le levain du monde, c’est-à-dire à devenir ce qui fait se développer notre monde. Il y a donc dans cette lecture une éthique de l’engagement dans le monde, à l’opposé de la tentative de fuite du monde que l’on trouve dans certains discours chrétiens. Ce n’est sans doute pas un hasard si cette eschatologie réalisée fut notamment défendue dans les Églises après mai 68. Le monde a changé, continuons le combat…
  • Eschatologie du déjà-là et pas encore : Dans cette perspective plus subtile, le Royaume est perçu comme inauguré par le Christ, mais le Royaume n’est pas encore installé. Nous sommes dans cet entre-deux. Dans cette lecture-ci, on insiste par exemple sur l’idée du retour du Christ qui viendra achever l’œuvre commencée. Dans la parabole de la graine de moutarde, c’est la plus petite graine qui va donner le plus bel arbre, indépendamment de l’œuvre des êtres humains. C’est la grâce de Dieu qui fait surgir ce Royaume. La grâce est déjà là et le Royaume pas tout à fait encore.
  • Eschatologie verticale : On peut notamment ici citer le théologien Karl Barth. Celui-ci reprend cette idée de la grâce de Dieu qui seule peut agir. Pour lui, le Royaume est le surgissement de la présence de Dieu dans un événement, une présence ressentie dans la foi des croyants, un « moment de grâce ». Dans cette lecture, le Royaume n’est donc pas lié à l’histoire, à un passé ou à un avenir, mais le Royaume se conjugue au présent. Je peux, nous pouvons vivre le Royaume dans les temps forts de nos vies, pour peu que notre foi perçoive cette présence, ce surgissement de la transcendance dans l’immanence. Cette lecture a beaucoup influencé les Églises qui ont beaucoup développé (parfois de manière un peu lourde et « programmée ») l’idée qu’il nous faut vivre des « temps forts ». C’est par exemple le développement de la partie émotionnelle de la vie d’église : renouveau charismatique, Journées Mondiales de la Jeunesse, Protestants en Fête, et même sans doute notre « rassemblement du Désert », etc…

Au terme de cette prédication, le Royaume conserve donc tous ses mystères. Et c’est sans doute une bonne chose… Jésus a délibérément évité toute définition dogmatique, en évoquant le Royaume, en caressant cette idée du surgissement de la grâce. Il fait de nous des interprètes, des chercheurs. Nous avons à vivre plus qu’à définir le Royaume ! Et si le Royaume c’était précisément cela : se mettre debout pour aimer le monde et le servir, se mettre debout pour marcher, portés par la grâce. Ce n’est qu’un début, continuons le combat

 

 

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