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L’éthique du travail

Culte du dimanche 27 janvier 2019

par le pasteur Jean-marie de Bourqueney

Textes : Genèse 1,1-8 ; 3,17-19

 

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TEXTE DE LA PREDICTION

Série de prédications « Le Grand Débat » n°1 : l’éthique du travail

Textes : Genèse 1,1-8 ; 3,17-19

par le pasteur Jean-Marie de Bourqueney

 

J’aurais pu commencer cette prédication en vous chantant, comme Henri Salvador, « Le travail c’est la santé ». Oui, mais… Les choses ne sont pas si évidentes. Si une colère s’exprime dans notre pays sur le sujet du niveau de vie et du travail, c’est que rien n’est aussi évident. Combien de travaux pénibles, de dépressions, sans même évoquer les différentes formes de harcèlement et d’ambiance qui vous minent petit à petit ?  Comme nous le rappelions dans le culte des ministère (le 13 janvier), tout travail peut être une « vocation, c’est-à-dire un appel, une passion. Mais cela est loin d’être toujours le cas. Et n’oublions jamais que le mot « travail » vient du latin « tripalium » qui était un instrument de torture ! Et n’oublions jamais que le travail peut être une vraie pénibilité, sans même parler du travail exploité des petites mains sous payées…

Le travail est-il une « valeur » ? Elie Wiesel fit un jour cette remarque : la différence entre la devise de la République (liberté, égalité, fraternité) et celle de Vichy (travail, famille, patrie) est que la première désigne des valeurs, c’est-à-dire des idéaux à vivre, là où la seconde n’évoque que des « lieux », où certes l’on peut vivre des valeurs, mais qui ne sont pas des valeurs en tant que telles. Alors quelles sont les valeurs que l’on peut vivre dans le travail ? Les réformateurs protestants du XVIe siècle ont fait le choix de réfléchir spirituellement au travail, en élaborant une vraie « éthique du travail. Ce fut une vraie rupture par rapport au Moyen Âge où le travail était d’abord l’expression d’une appartenance à une classe sociale. Le travail était une fonction prédéterminée, quasi prédestinée par la naissance et non par un choix libre et personnel. Max Weber, au XIXe siècle montra combien le protestantisme, en rompant avec cette fatalité et en invitant à une nouvelle forme de liberté, libéra le travail de son déterminisme radical.

Voilà que la Bible pose dès la Genèse les bases d’une réflexion théologique sur le travail. Genèse 1, 1er récit de création, laisse la part belle au « travail » de Dieu et donne une mission à l’être humain. Dans Genèse 3, à la fin du 2° récit de création, l’être humain est « maudit » et doit gagner son pain à la sueur de son front, révélant ainsi une pénibilité du travail. Plusieurs remarques :

  1. Sans doute près de 500 ans séparent ces deux récits. Il ne s’agit donc pas de les mettre bout à bout. Mais ils posent les bases d’une dialectique qui traverse toutes les réflexions bibliques entre le travail comme mission et le travail comme élément péniblement inévitable de l’existence humaine. À cela s’ajouter un « code du travail », ou du moins un code religieux qui déterminera des règles de travail et de repos. Jésus lui-même transgressera ces règles (question du travail un jour de shabbat), car il réaffirmera l’importance du service du travail. Le travail est fait pour l’homme et pas l’homme pour le travail en quelques sorte…
  2. Le travail est une mission, mieux une vocation. On évoque souvent dans notre Église la « vocation pastorale », mais tout travail peut et même devrait idéalement être une vocation. C’est un lieu où l’on peut vivre des valeurs (cf. ce que disait Élie Wiesel) : le service, l’entraide, la créativité, le partage. Dans ce récit de Genèse 1, Dieu donne une mission de travail à l’être humain : le voici désormais en haut de la complexité du monde. Il devra donc « dominer » la terre. En hébreu, ce verbe « dominer » ne désigne pas une domination égo-centrée mais une domination responsable ; l’être humain a la responsabilité du monde dans lequel il habite, il a la responsabilité de l’harmonie du monde. Cela lui donne la vocation à une forme d’écologie (la responsabilité du devenir de la nature), mais aussi à la solidarité humaine. Certains rabbins voient même une autre traduction à ce verbe : tu « sanctifieras » le monde, c’est-à-dire « tu en seras responsable devant Dieu » ! Le travail est donc ici une valorisation du monde et de l’être humain. Il nous faut rappeler cela dans un contexte socioculturel où le stress au travail, voire le harcèlement est devenu un phénomène majeur de notre temps. Il nous faut aussi rappeler cette simple vocation : le travail est une valorisation de chacun.
  3. Si le travail est une vocation, il est d’une certaine manière un devoir : l’être humain DOIT travailler, quelle que soit d’ailleurs son activité (ce n’est pas une question de salaire !). Ce devoir se fonde sur une analogie dans le texte. Puisque Dieu a travaillé le monde, l’être humain doit travailler DANS le monde. De même que puisque Dieu s’est reposé le 7° jour, l’être humain doit respecter le shabbat. Mais comment parler de « devoir travailler » à des millions de chômeurs ici ou de réfugiés qui ont tout perdu… Et bien ce devoir est d’abord une responsabilité collective. Prenons un exemple issu de notre histoire protestante : la morale puritaine du travail. Je ne défends pas toujours le puritanisme, mais au XVIIe siècle, les puritains défendirent l’idée que le travail de chacun était la responsabilité de tous, c’est-à-dire que la communauté devait trouver une fonction, un travail à chacun. Le chômage était donc inconcevable. Cela pose évidemment une question à notre époque ! Au premier degré ! La collectivité a la responsabilité de fournir du travail à chacun afin que chacun puisse être valorisé. Et si on appliquait cela aujourd’hui dans notre contexte de chômage et d’inégalités mondiales…
  4. Genèse 3 nous enlève toute naïveté : oui, le travail peut être pénible, fatigant … Plus qu’une malédiction divine c’est le constat de notre condition humaine. Mais là encore, il nous faut faire preuve de subtilité. Il nous faut tenir la pénibilité et la vocation-valorisation ensemble, en tension dialectique. La pénibilité peut être au service d’un plus grand bien, d’un bien commun, d’une valorisation de chacun et de tous. Voilà pourquoi si l’on applique cela à notre monde, la pénibilité doit être reconnue. Il est normal par exemple qu’un éboueur soit bien payé. C’est une manière de le reconnaître dans sa singularité au service de tous. Ne soyons pas naïfs ni prisonniers de cette opposition « vocation/pénibilité », mais cherchons le bien commun, plutôt que l’intérêt de quelques-uns.
  5. On touche ici l’un des tabous de notre monde : la question des salaires. Il n’y a plus vraiment de règles qui puissent justifier de tels écarts de salaires. Alors qu’en 20 ans la pauvreté a augmenté dans le monde occidental, l’écart des salaires n’a cessé d’augmenter ! Peut-on vraiment justifier le salaire d’un joueur de foot (on s’approche des 100 millions d’euros par an !) ; ou encore de certains patrons de grandes entreprises… Oui, il y a un scandale à ce type de salaire car aucun être humain ne vaut 5400 fois un autre ! le protestantisme n’a jamais été « anti-riches », ou « anti -richesse », mais il a cultivé un rapport détendu par rapport à l’argent. Celui-ci n’est ni bon ni mauvais, mais il est tel qu’on l’utilise… Le risque contemporain que l’on court, c’est de renverser la notion même de valeur : l’argent devient LA valeur, LE but ultime, ce qui est l’opposé de l’éthique protestante de l’argent. L’argent n’est pas mauvais, il est utile. Précisément il est utile à tous. Pour tous.

Certes la Bible ne connaissait notre monde, mais elle pose des questions à notre monde : toi l’être humain, qu’as-tu fait de ta vocation à valoriser le monde ? qu’as-tu fait de ton devoir de valoriser chaque être humain dans le service qu’il peut rendre à tous ?  Allez, au travail !

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